Entretien avec Patrick Céleste, architecte

7 avril 2010 § 2 commentaires

Plan de l'église Saint Yved Braisne

Où il est question tour à tour de dessin d’architecture, de sa reproductibilité, du déroulement du rouleau de calque face au déroulement du temps,  de l’urbanisme des années 70, du flowpen de Jean Renaudie, et de la spontanéité du dessin sur calque….

Calque sur calque : Vous avez écrit plusieurs articles autour du dessin d’architecture, quelle place selon vous occupe le calque dans le dessin d’architecture ?

Patrick Celeste : Oui, il y a quelques années, j’ai fait une recherche sur l’enseignement du dessin d’architecture, dans le but d’écrire, avec certains de mes collègues, un manuel du dessin d’architecture, et il me semblait que le plus sage pour faire un manuel pertinent était de me reporter à l’histoire, ou plutôt à la succession d’un certains nombre de manuels qui avait déjà écrits, ou de recommandations écrites sur le dessin. Bien évidemment dans le dessin d’architecture, dans les manuels de dessin, qui croisent la théorie ou les théories de l’architecture et les convictions, il n’est jamais question du support sur lequel le dessin se déploie. Il est question de dessin, et le dessin est présenté comme se confondant avec l’architecture. On n’établit pas de différence entre l’édifice et sa représentation : ce qui fonde l’architecture ce n’est pas l’acte de construire, c’est l’acte de conceptualiser ; on n’utilisait pas ce terme de « conceptualiser », mais c’est comme cela qu’il faut le comprendre. En jouant toujours sur ce jeu de mots entre dessin et dessein, ce dont il est question dans la représentation architecturale ce n’est pas tant l’édifice que l’idée ou les principes de cet édifice. Ainsi il est prêté au plan, à la coupe et à l’élévation, et aux perspectives des capacités de conceptualisation complémentaires mais différentes : le plan étant l’empreinte de l’édifice au sol, la coupe étant ce déploiement vertical et la façade résultant des deux. La perspective étant une manière de mettre l’édifice sous ces dispositifs en situation par rapport à des observateurs. Cela renvoie à l’usage, mais si cet usage est toujours présenté dans l’architecture comme plutôt un usage de l’ordre de la mise en scène. Ce n’est pas un usage dans son sens actuel de « pratique », c’est une façon de prendre l’édifice, je dirais pour soi et dans la société, en se rendant vers l’édifice, en étant citoyen, toujours quand même dans un ordre un peu plus élevé que celui que l’on utilise actuellement d’« usagers », où l’on représente la foule comme somme d’individualités. Là, il y a quelques points de vue qui sont supérieurs à d’autres. Donc on ne parle pas véritablement de calque. On parle du calque disons plutôt dans certains manuels un peu plus techniques qui passent assez vite sur les questions théoriques au bénéfice de certains propos plus pratiques où l’on traite des instruments. Ceux là sont un peu plus rares et de calque il n’en est pas vraiment question. Au XVIIIème siècle on parle de papier à la serpente, c’est-à-dire un papier qui est transparent

C.C : Les peintres italiens peignaient pourtant déjà leur fresque à l’aide d’un papier huilé, non ?

P.C : Oui je suis d’accord, mais comme vous pourriez dire les indiens utilisaient le « mika » comme élément transparent pour faire tout ce qui est fait en pierre….

N C : Quand le calque apparait-il alors en architecture ?

P.C : On a très peu de dessins sur calques qui nous restent dans les archives. Dans les archives que j’ai pu consulter, je n’ai peut-être qu’une idée partielle, je n’ai pratiquement jamais vu de papier calque. Le papier calque dans les dessins n’apparait qu’au XIX siècle. Historiquement, il est en fait lié à la reproduction du dessin. On utilisait des systèmes assez complexes d’aiguilles qui demandaient un boulot de chien : cela consistait à percer avec des aiguilles le papier originel pour percer un autre papier sur lequel on allait reproduire le dessin, méthode particulièrement lourde, mais qui avait la vertu de rappeler que de passer d’un dessin à un autre était forcément difficile, et l’on allait dans le dessin d’architecture à l’essentiel. D’une part le papier était rare et cher, et la reproduction est longue, fastidieuse : c’est un travail de copiste et les agences d’architecture ou de construction avaient des copistes. Mais le point essentiel, c’est l’héliogravure : le calque a connu une diffusion importante à partir du système de l’héliogravure, c’est-à-dire le tirage, avant la photocopieuse. On était obligé de dessiner sur calque pour la reproduction, la reproduction se faisant par des bleus pendant fort longtemps puis par d’autres systèmes où le principe est identique, i.e. un papier révélé à l’ammoniaque qui était de différentes couleurs, bleu, noir ou ocre. Ceci était encore le cas ordinaire jusqu’il y a encore 10 ou 15 ans. Si l’architecture a longtemps fonctionné à partir de système de module, de largeur de l’écartement entre deux colonnes, c’est parce que le système des proportions permet d’inscrire le bâtiment dans une sorte d’ordre absolu de proportions dont on a plus qu’à se souvenir, à mémoriser les écarts et de l’ordre. Le système décimal nie le papier calque. Et l’on passait d’un édifice à l’autre à partir d’un système de proportions. Avant on réfléchissait ! On tirait des traits droits, les bâtiments avaient un ordre. Ce n’est pas du tout la même chose que ce que l’on fait maintenant, les bâtiments n’ont pas d’ordre. Cela est inhérent au fait, et là c’est ma théorie, mon pur point de vue, que reproduire un bâtiment posait problème. Il valait mieux avoir un système, un schéma directeur avec des ronds des carrés, des triangles, des cercles et des rayons que l’on rabat, parce que l’on avait quelque chose de trans-dimmensionnel, et qu’avec l’apparition du papier calque on va pouvoir plus être dans le factuel, cet édifice particulier, et on est alors dans la reproduction. Je ne peux pas m’empêcher de voir l’essor du papier calque avec l’essor des moyens de reproductions par système héliographique et papier révélateur ammoniaqué. Sinon cela ne servait pas à grandchose. Et puis d’un autre coté, il faut de plus en plus la montée d’un monde de géomètres, et d’un monde de notaires avec des dimensions très exactes. Il faut des dimensions sures, des angles surs.

C.C : Pourtant même si l’architecture repose sur un système de proportions géométriques et des tracés régulateurs dictés par un ensemble de règles, cela sous-entend l’utilisation par exemple d’une trame pour laquelle le calque me semble particulièrement adapté, non ?

P.C : Le problème est que les gens relatent peu leurs pratiques. Cela fait partie du non-dit. Les architectes ne disent pas. Ce que je constate c’est que l’utilisation du calque de manière quasi compulsive appartient à une génération qui n’est pas du tout génération contemporaine.

C.C : L’outil calque ne sert pas qu’à reproduire, il sert aussi à concevoir, non ?

P.C : Très tardivement ! L’espèce de bavardage du rouleau de calque que l’on déroule avec le Flowpen est à la créativité de l’après-guerre. Je ne dis pas que l’on n’ait pas utilisé du calque dans les années 20 ou 30, en griffonnant. Mais cette espèce de dépense pléthorique du projet comme émanent du papier calque est lié à des phénomènes tardifs appliqués à l’architecture des pratiques psychanalytiques, et post-psychanalytique de l’écriture automatique et la possibilité de multiplier les crayons et flowpen. Je pense que le papier calque comme support de la créativité, comme moyen de projection de l’architecture, est lié à la confusion de la projection et de la créativité. Et la créativité c’est un prurit des architectes des années 60, qui les a poursuivis après. Mais c’est lié au coup de génie, au « crobar ». On passe du « crobar » au projet par superposition de calque, et c’est un phénomène très inscrit dans le temps. Le dessin d’architecture est lié à la diffusion des modèles, à la fabrication de l’édifice et à la reproduction du dit édifice. Le calque est lié normalement à la reproduction de l’édifice et non à sa production. On assiste au fur et à mesure de la diffusion de ce moyen technique, et je pense principalement à partir des années 60, et à mon avis dans une période très brève. C’est une chose toujours pratiquée, mais de manière beaucoup moins importante qu’elle ne le fut quand j’étais jeune architecte où je travaillais dans des agences. L’édifice se cherchait dans le calque, et je ne suis plus du tout certain que cela soit toujours le cas.

C. C : Pourtant les professeurs des écoles architecture sont de votre génération et apprennent aussi à superposer des calques ?

P. C : De plus en plus, nos étudiants utilisent peu de papier calque ils sont un peu gênés et nous sommes réciproquement gênés ; on leur demande sans cesse de revenir de leur ordinateur au papier calque et de faire des croquis. De plus de plus, je demande qu’ils utilisent la photocopieuse plutôt qu’exiger un papier transparent comme le calque. Néanmoins, je pense qu’il y a eu, un moment donné, un passage, une conjonction entre moyen de reproductions, moyens de production, et créativité comme succession compulsive de l’idée jusqu’au projet par strates successives, ce qu’énonce très bien Christian de Portzamparc, que si le premier croquis était une forme d’idées brutes et justes mais brouillonnes et qu’après çà elle passait son temps à se transformer, s’améliorer et s’épurer de calque en calque. Le calque joue à ce moment là le rôle de filtre, jusqu’au moment où le projet apparait dans sa quintessence, au bout du centième calque.

C. C : Est-ce qu’il n’y a pas là l’héritage de l’enseignement des Beaux-Arts où l’esquisse devenait avant-projet et devait donner des idées brutes mais justes du projet ?

P.C : Oui, cela est certainement lié à cela, mais je pense qu’il n’y a pas que l’enseignement Beauxarts. L’enseignement Beaux-arts s’était quand même du XIXe siècle jusqu’en 1968. Normalement à l’école des Beaux-arts le seul support qui était reconnu comme architectural, c’était le papier Canson. On ne présentait jamais de calque, le calque faisait partie de ces choses que l’on n’avait pas à voir. On se servait de calque uniquement pour préparer les panés avec l’utilisation de la gélatine : on dessinait sur calque un dessin était de grand format, je ne vois pas du tout où la créativité aurait pu s’exprimer sur un petit rouleau de calque. Il y a différents types de calque. Ce n’est pas du tout la même chose le petit calque rond qui faisait 24 cm largeur et la grande feuille de calque légère, du calque grand format Canson sur lequel on dessinait des traits très exacts et où l’on gérait la composition générale du pané qui était reproduit en gélatine et où l’on faisait apparaître que les traits essentiels du dessin laissant la possibilité ici à l’aquarelle, au jus, à la gouache la possibilité de faire apparaître l’édifice dans son rendu. Le calque là était pris simplement comme moyen disciplinaire. Actuellement le calque comme lié à la reproduction n’est plus nécessaire et pendant longtemps le calque a été le support du mode de reproductions par héliographie. Le calque était alors indispensable. Mais tant que le temps que la photocopie n’existe pas. Maintenant on n’en a plus besoin. La photocopie a stoppé le destin du calque, le limitant à une période de vie assez brève dans l’histoire de l’architecture, qui a plus de 6000 ans.

C. C : Le rouleau de calque que l’on déroule témoigne à lui seul du défilement du temps au cours du projet, non ?

P.C : Oui, d’ailleurs j’ai eu un étudiant syrien qui n’avait jamais défait son rouleau calque. Il avait trois rouleaux de calque, très bien dessinés, auxquels il rajoutait trois bouts de ficelles qui symbolisait le déroulement du temps. Je trouvais dans cela un élément essentiel de sa production. En ce qui concerne le déroulement du temps, j’ai connu moins poétique. J’ai eu un patron d’agence qui appelait chaque calque une « passe » : un projet, c’était un certain nombre de passes. Pour des questions de rentabilité, on avait le droit à 3 passes. C’est-à-dire que l’on avait le calque,  on avait le calque d’études sur lequel on pouvait faire quelques essais, puis on remettait un calque pour apporter les corrections nécessaires, puis le troisième calque pérennisait la phase d’étude. La première passe était présentée au maître d’ouvrage, deuxième passe mise au point, la dernière finalisait la phase.

C. C : On y était un peu contraint. Sur un calque on peut difficilement effacer, c’est-à-dire gratter, plus de trois fois. P.C : Quand j’étais étudiant, j’adorais acheter des calques de 250 grammes, qui n’étaient pas très transparents, mais qui étaient capables de résister à des grattages successifs de lame de rasoirs. Je pouvais faire pratiquement un projet sur le même calque ou presque. Je refusais le côté pulsionnel du calque au bénéfice du cadre. Je dessinais toujours un cadre, dans lequel je m’étais mon nom, le titre du travail et chaque chose était titrée. D’ailleurs mon grand oncle devait dessiner comme cela, et le projet était fait avec une seule feuille de calque.

C. C : La compulsion rituelle du re-dessin des architectes sur le calque d’étude est donc nécessaire ?

P.C : Le calque oblige à un re-dessin, et pas simplement à un regard ce qui n’est pas la même chose. On tisse l’espace sur le flux de papier et on le reproduit dans le calque. Si le calque est apparu pour des nécessités de reproduction, il peut demeurer dans cette nécessité de ramener l’édifice à soi-même. Et là, il est assez utile. Cela peut être fait autrement, mais le calque est assez pratique, sans compter que les instruments peuvent toujours changer de destination par rapport à ce à quoi ils étaient destinés. Le fait d’avoir du calque permettait d’économiser le lourd dessin de reproduction.

C. C : Vous, vous n’utilisez plus de calque ?

P. C : Moi, j’utilise assez peu le calque. J’utilise le papier, je fais mes projets sur papier, et sur ordinateur. Non en fin de compte, je me sers assez peu de calque. Je dessine directement sur le papier standard, normal. J’ai une photocopieuse !

C.C : Vous n’utilisez même pas de calque d’études ?

P. C : Non moi très peu, assez peu. Je préfère travailler sur le papier, pour corriger un certain nombre de dispositifs. Non ce qui m’ennuie dans le calque, c’est précisément cette idée absurde d’avoir à redessiner le fond. J’ai plus vite fait de mettre du typex, et de passer à la photocopie. Je dessine sur calque quand je veux dessiner à la main, et que je ne veux pas en passer par l’ordinateur, et que j’ai une petite maison à faire, c’est beaucoup plus rapide. Cela me fait moins chier que d’avoir à refaire des tas de truc. Par exemple, l’intérêt du calque par rapport à l’ordinateur c’est que si j’ai dessiné sur un mur de 3,40m de long, une fenêtre qui est à 3,20m, je ne vais pas changer le dessin, mais simplement je change la cote, j’écris 3,20m. Alors que l’ordinateur m’oblige à tout modifier. Il y a une souplesse, une possibilité de montrer et d’à peu près dans le calque qui là reste indispensable. C’est-à-dire qu’effectivement, l’ordinateur n’étant pas capable de gérer les différences conceptuelles liées à l’échelle le calque ou le support papier, et le dessin à la main de manière générale a encore une belle vie devant soi.

C. C : Vous avez dit quelque chose d’intéressant : « le calque est absurde, il m’oblige à redessiner le fond ». Pour moi, le calque sert justement à ne pas avoir à redessiner le fond.

P. C : Je pense simplement que le calque n’étant plus lié aux techniques de reproductions, cela change fondamentalement sa pratique. Qu’après ça, on puisse voir mille et une façons d’aller au projet, mon dieu, pourquoi pas. Dans la plupart des grands projets tels que vous les voyez actuellement, énoncés dans un certain nombre d’agences dans les patrons ont tous plus de 45 ans aucun, si ce n’est un sur un million, ne sait servir d’une machine électronique : Autocad, Archicad, Photoshop. Ils sont complètement dépossédés. Le petit patronat, ou le gros d’ailleurs, ne sait pas. Ils sont dans l’ordre, dans la consigne, voire dans l’hyper potentat : « vous ferez cela ! ». Le calque reste le seul moyen qu’ils ont de défendre leur propre projet. C’est la seule chose dont ils savent se servir, mais cela va changer c’est une question de temps très brève. C’est une question de génération, une génération qui a besoin de se rattacher à l’habitude qu’elle avait de faire du projet qui, d’ailleurs à ce moment-là, assurait une cohérence entre concevoir, dessiner et diffuser. Maintenant la conception ne se fait plus tout à fait comme ça, il y a d’autres moyens, et les gens utilisent des logiciels comme Sketchup, des logiciels de modélisation en trois dimensions, des modeleurs divers et variés. Les architectes ne font plus leurs perspectives, les bâtiments sont habillés par des perspectivistes dont c’est le métier, qui ont une banque de données en termes de texture très importante. Cela doit certainement avoir des tas d’influence sur le projet. L’architecte chef de projet ne sait plus produire lui-même la totalité de ce qui faisait avant sa pratique. Dans le système pseudo artisanal de production en France, cela pose quand même de vrais problèmes. Cette dépossession de moyens est de plus en plus prégnante. À partir de là, les pratiques de chacun dépendent bien sûr de la nature des projets, du nombre de personnes dans leurs agences, de 1001 choses. Pourquoi certains préfèrent dessiner au flowpen et d’autres au crayon, avec des pointes de fines et d’autres avec des mines grasses ?

C. C : Vous ne pensez pas que certains dessins du projet sont plus adaptés au calque que d’autres ?

P. C : Peut-être… Dans l’urbanisme, il y a une vraie fascination pour les couleurs. En France dans les années 60-70-80, on rendait ces plans masse non plus à l’aquarelle, mais directement sur du calque. Un moment donné, le calque servait dans l’école des Beaux-arts pour les gélatines, et puis avec l’apparition des flowpens, on s’est servi du calque directement en couleurs. Et bien évidemment avec une vraie difficulté pour la reproduction. Parce que la reproduction ne pouvait être que photographique, d’où rare, d’où des photographies grands formats. On avait alors des dessins uniques. Il me semble que le sommet de la folie en matière de calque et de flowpen a été atteinte par Renaudie dans les années 60-70, lorsqu’il a fait la couverture d’Architecture d’Aujourd’hui, où le plan de masse est absolument lié à la largeur des quatre ou cinq millimètres de la pointe du fl owpen, et il faisait des choses arrondies etc., avec un art graphique consommé qui permettait d’éviter la bavure, et d’éviter également le fait que sa main ne frotte le calque, qui transforme le dessin en un abominable dessin immonde. Donc cette espèce de confusion d’un plan d’urbanisme avec un exercice graphique sur calque, est une chose qui m’a beaucoup étonné. Mais j’ai toujours cru qu’il y avait un rapport entre architecture et la manière dont on dessinait les choses et la manière dont on pouvait reproduire. Soit les reproduire dans des revues soient les reproduire dans des manuels sonnés reproduire pour que l’édifice puisse se faire.

C. C : Est-ce que le calque, si présent dans les années 60-70, a influencé l’architecture de cette époque?

P. C : Oui, l’on s’en rend très bien compte en allant voir l’exposition sur le groupe Team 10, où l’on peut voir tous les désastres du calque. On voit des gens qui dans un tout premier temps font des projets d’une très grande pertinence à petite échelle, en regardant du côté ici de l’atelier 5 des suisses, où tant qu’ils font une maison, ou un ensemble de maisons d’un petit village corse, ils sont extrêmement pertinents. Et puis après cela, il se met à faire de l’urbanisme, à une période proliférante. Et là le calque à joué un rôle essentiel dans la production des effets mondrianesques de la trame. On voit bien le geste qui n’est plus un geste de crayon mais plus un geste de flowpen, c’est-à-dire de grands traits, un effet graphique qui ne relève plus d’un système régulateur, mais d’un système qui se nourrit de sa propre gestuelle dont il reste des traces sur le calque. Et maintenant il faudrait aller voir du côté ici de l’action painting, de Pollock, des peintres qui ont fascinés cette époque et que l’on a un peu oublié, qui faisaient un tableau en moins de deux minutes. Il y a des beaux d’ailleurs, c’est étonnant. La confusion de l’architecture qui est tout sauf un art spontané avec la spontanéité a été autorisée par le calque. Maintenant on utilise d’autres moyens : Ghery utilise des méthodes un peu spéciales, du bigoudi avec du papier froissé, du secouage de l’édifice, où la spontanéité n’est plus là une spontanéité de la gestuelle de l’architecte à une période où architecture, représentation, art pictural étaient liés Non quoi que… une fille comme Zaha Hadid est une peintre. Elle travaille à l’électronique, mais elle peint. Et son espace est un espace pictural. Mais cela ne se fait pas par calque, elle passe par le truchement de l’ordinateur.

C. C : Donc le calque est désastreux en urbanisme, mais pas en architecture ?

P.C : En architecture, cela me gêne moins. Personnellement, je regrette profondément qu’une partie du dessin ait quitté cette gestuelle. Il y avait quelque chose de tout à fait agréable à prendre son té, à faire le bâtiment, puisqu’on le voyait, on le dominait, on le maîtrisait entre ces deux bras. Maintenant, ce n’est plus du tout la même chose que de maîtriser un édifice par rapport un écran est, disons, dans le caractère étriqué des doigts. Moi je suis assez gêné par ce genre de chose, on n’a jamais une vision totale de l’édifice. Alors que là, lorsque l’on faisait un grand édifice, on avait un grand dessin, un petit édifice, un petit dessin.

C. C : Effectivement, en informatique on dessine toujours à l’échelle 1:1!

P. C : Oui, on dessine à une échelle à la con, c’est extrêmement déplaisant. C’est vrai que le calque autorise le dessin à la main, et que le dessin la main autorise le fait d’adapter très exactement l’échelle du dessin à sa compréhension, et à son usage. La notion de d’esquisse ne signifie plus grand-chose.

C. C : Les logiciels informatiques, je ne sais pas quels sont ceux que vous utilisez, ont une certaine vision du calque. Est-ce que vous faites une analogie entre eux les calques informatiques et le papier ?

P. C : Ce n’est pas du tout la même vision. Ils appellent « calque » quelque chose qui n’a rien à voir avec le papier calque.

C. C : Qu’est-ce que vous utilisez comme logiciel ?

P. C : Moi, j’utilise Archicad et Photoshop, qui fonctionnent effectivement avec des calques. Mais cette idée que le calque correspond à une unité d’information, ce qui a été très fortement utilisé par les géomètres : le réseau d’eau, les égouts, les limites de propriété, les limites cadastrales, ce qui fait qu’il y a un bordel inouï tellement il y a de traits qui ne se superposent pas. On peut pas appeler calque une couche d’information. Ce n’est pas la même chose ! Les fenêtres, les menuiseries, les parquets, le plan électrique, non ! Ce n’est pas un calque !

C. C : Même sous PhotoShop ?

P. C : Sous PhotoShop, c’est plus subtil vous avez raison. Il y a un côté « fondu enchaîné », mais cela renvoie à l’image. Oui.

C. C : Aujourd’hui, la tendance qui se dessine pour les logiciels destinés aux architectes va vers une suppression du calque. L’informatique est un outil extraordinaire pour gérer des données et elle argumente qu’elle a des méthodes plus puissantes que le calque pour cela. Pensez-vous que les architectes se retrouveront toujours dans ces nouveaux outils?

P. C : Les questions qui se posent aux architectes actuellement non pas l’air plus intelligentes que celles que l’on se posait il y a vingt ou trente ans, sauf que l’on nous demande de trimbaler de plus en plus d’informations qui ne sont pas toujours d’une grande utilité. J’entends par exemple que l’on a aujourd’hui la possibilité de connaître le relief d’un site, alors que rien n’était plus compliqué auparavant, n’empêche que l’usage je constate que cela n’a peu d’importance. C’est-à-dire que la modélisation par exemple en trois dimensions d’un édifice est extrêmement lourde, tellement lourde que cela ne va pas aussi vite que la pensée dans son désir en plus fulgurant de synthétiser une idée assez vite, et après cela de la mettre au point. Les moyens contemporains demandent avec leur fichue confusion de l’échelle 1 à tout niveau. N’oublions pas que l’informatique a été inventée pour faire des machines-outils, des avions, et des moteurs. Il n’y a que Ghery qui a détourné quelque chose qui était fait pour faire des avions, et qui n’était pas fait pour s’amuser à faire des bigoudis. Un fuselage reste un fuselage, avec ces logiciels, on pouvait lui relever la queue légèrement, mais il ne serait venu l’idée à personne de la tordre complètement. Je pense que franchement nous sommes dans une période de transition, et qu’il est beaucoup trop tôt pour conclure quoi que ce soit. Pour le moment on doit connaître tous les affres des diffi cultés de période de transition où l’on emprunte à tout, on essaye tout, et l’on essuie les plâtres des ratés. Il y a une longue période du dessin d’architecture où la photographie, l’héliogravure, est relativement homogène. On passe d’un système classique Beaux-arts à un système moderne, mais la question du dessin d’architecture reste relativement permanente, même si la dernière période est une pure négation de ce sur quoi elle a reposé. Tous les modernes ont eu une formation hyper classique. Maintenant avec cette révolution informatique, beaucoup de choses sont encore à inventer. Lorsque les premiers éléments d’informatiques sont arrivés dans les agences pour faire du dessin de perspective, c’était véritablement comique. Tout le monde faisait simplement du filaire à base carrée, et le nombre de bâtiments plus modernes qui ne sont jamais que la traduction telle qu’elle est la capacité de la machine qui ramait comme un bossu, c’est quand même assez redoutable. Toute l’Asie du sud-est ne s’en est toujours pas sortie !

C. C : Vous ne voyez donc même pas un avenir au calque d’étude ?

P.C : Oh si, tout simplement parce que l’on ne peut pas dessiner à la main sur l’écran, cela bousille l’écran plat. On fait un tirage, on voit que tel truc déconne, et on fait une recherche sur un petit format. Mais je ne pense pas que cela sert à mettre au point bâtiment.

Propos recueillis le 19 mai 2008.

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