Entretien avec Serge Renaudie, architecte

23 avril 2010 § 2 commentaires

Dessin au flowpen de Jean Renaudie

Où il est question tour à tour d’utilisations particulières du papier calque, de la démarche que permet le papier calque, du geste que l’on associe au dessin sur calque, et du flou que l’on peut attendre de ce papier..

Calque sur Calque : Je souhaiterais rentrer dans les ateliers d’architecture tels qu’ils étaient auparavant ou tels qu’ils sont toujours maintenant, et de déterminer quelle est l’utilisation qui est fait du papier calque. Quelle est votre utilisation du calque ?

Serge Renaudie : Je vais vous parler d’abord de comment on l’a utilisé, parce que je commence à me faire vieux et dans les années 70, je vais vous parler de la façon dont mon père les utilisait, puisque lui a créé une architecture où la façade disparait en quelque sorte au bénéfice de la façade horizontale, la toiture devient la façade puisque c’est de là que pousse la végétation qui va recouvrir ce qui est vertical. Lui dessinait entièrement au feutre, avec tout ce qu’il avait sous les doigts, le feutre, la craie grasse, le pastel, n’importe quoi. Il construisait une appréhension du site, des espaces vides, libres, tout était en forme de courbe et vous verrez dans les bouquins qui lui sont consacrés, il fonctionnait par couche, il additionnait, superposait énormément de couches, comme une sorte d’approche progressive où la main re-rencontrait ce que la main d’avant avait fait. Ce n’est pas le calque seul qui est intéressant, c’est le rapport du calque, du dessin avec l’élaboration de la pensée, de la réflexion sur le sujet que l’on a. Le calque autorise, est dans la démarche, parce qu’en superposant comme cela, il pouvait, que ce soit juste sur les premiers éléments d’appréhension d’un site, et des premières structurations d’un grand quartier, jusqu’au logement. C’est une manière de tester en gardant la trace d’avant, de tester autre chose à chaque fois. C’est donc vraiment un matériau inscrit dans la démarche, qui permet la démarche. Grâce à sa transparence, il permet des déplacements de l’idée, tout en pouvant revenir à quelque chose d’avant. Ca c’est très intéressant. Moi j’ai toujours adoré travaillé sur calque et avec différentes couches. J’en arrivais même, maintenant je ne le fais plus, à tellement superposer de couches de flowpen, les unes sur les autres, de ne plus pouvoir rien voir et donc du coup d’utiliser un chiffon avec de la térébenthine pour revenir là dedans, recreuser. Le calque a cette qualité de surface d’être lisse, et d’être extrêmement dur et résistant que vous pouvez même recreuser dans la couche de peinture en quelque sorte que vous y avez mise. C’est vrai que dans ma vie j’ai fait pas mal de calque puisque avant d’être définitivement dans ce domaine d’architecture-urbanisme-paysage. J’ai fait beaucoup de peinture conceptuelle à l’époque, et j’ai fait de grandes peintures en utilisant du calque. Le calque est un matériau que mes amis qui venaient d’une formation plus de peintre, d’une tradition plus picturale, à cette époque on ne peignait plus beaucoup, connaissaient peu. Ils pouvaient avoir des références sur le papier, mais sur le calque très rarement. Personne ne travaillait sur calque. Et donc j’avais travaillé sur calque, j’avais fait des grandes peintures noires sur calque parce que justement, quand on peignait du calque, c’était différent de tout autre papier, de toute autre toile. Cela permettait à cette époque où l’on réfléchissait beaucoup sur cette histoire de support, de surface etc, d’introduire un autre élément, jugé très souvent par mes camarades comme une chose trop technique, faisant partie d’une … comment dirais-je, trop artisanal en quelque sorte.

N.C : Le calque est fragile et n’aime pas l’eau !!?

S.R : Oui, mais vous peigniez très très bien à la peinture, c’était de la peinture pour tableau, de la peinture à huile, ce n’était pas de la peinture à l’eau sinon, il gondole. On peut jouer à le faire gondoler, mais alors c’est plus compliqué et ce n’est pas très satisfaisant. Voilà, ça c’est un peu à coté, c’était pour le plaisir. J’ai même à l’époque produit une revue, d’ailleurs je vous l’ai apportée, où j’avais demandé à plusieurs peintres, plusieurs artistes du moment, de produire une série de travail sur calque et ils étaient très étonnés parce que cela ne leur était jamais arrivé, l’idée ne leur avait jamais passé par la tête. Les gens s’amusaient à les tresser, à les découper. Il en en avait certains qui étaient peints, d’autres au fusain. Dans le dernier numéro, qui s’est appelé « 2 pages », j’avais demandé à pas mal d’artistes de l’époque de m’envoyer deux pages, dans les connus, il y avait  Thomas Schout, Claude Vialat, Denis Openheim, Dan Graham, Daniel Dezeuze, et Lawrence Weiner est le seul , Lawrence Wiener vous voyez qui c’est ?

C.C : Non !

S.R : Il faut sortir ! C’est un grand artiste conceptuel, qui ne produit que des phrases. Il m’avait demandé d’imprimer en sérigraphie ce qu’il proposait sur du calque en anglais et en français, et c’était : « avec quelques qualités essentielles supprimées, avec aucune considération pour la fonction », une page à l’endroit et une page à l’envers. Ce jeu l’avait beaucoup amusé, c’est la seule oeuvre qu’il ait faite sur calque.

Donc ça c’est la partie où travailler sur ce matériau, puisque moi je venais du domaine de l’architecture, de travailler sur ce que je connaissais bien de ce matériau. Ce que je voudrais dire, c’est qu’il faudrait voir avec ce matériau ce qui avait, on ne gardait pas en règle générale les dessins, les dessins de mon père qui sont à Beaubourg, on les a retrouvés parce que c’étaient des chutes au fond des tiroirs, mais ils n’étaient pas faits pour être conservés dans la majorité des cas. Après on passait au calque à dessiner. Je me souviens de mon père dessiner, je vous le disais, au feutre, au pastel gras, il prenait les crayons de couleur de ses enfants tout ce qui trainait, ces dessins là étaient ses recherches, mais il ne les conservait pas. Après on passait au dessin sur calque au trait avec rapidographe, moi je n’ai pas connu le graphos, enfin si au tout début, mais le rapido venait d’arriver, j’ai eu cette chance parce ce que le graphos s’était beaucoup plus compliqué. Mais les calques d’étude n’étaient pas faits pour être tirés. Moi travaillant pour la revue, j’avais demandé pour la première justement aux autres de travailler sur quelque chose qui allait être imprimé sans être photographié en quelque sorte. Il faudrait associer dans votre réflexion la machine qui permettait de tirer les plans. Parce que cette machine était assez dégueulasse ! Ca passait dans un bain en s’écrasant, c’était une galère sans fin. Tout dessinateur, sa première année, passait un temps fou devant ce truc là ! C’était vraiment la punition, ça puait, c’était atroce, parce que, bien sur, les architectes n’avaient pas le luxe d’avoir de grosses machines avec un ventilateur. On tirait dans des bains d’ammoniac, c’était atroce, et puis cela se déchirait. C’était comme la photo, il fallait faire gaffe, il y avait une vitesse avec laquelle il fallait faire passer le calque sous les lampes, et puis le papier s’impressionnait puis passait dans le bac d’ammoniac et puis il fallait après le faire sécher, c’était une galère sans fin. Vous n’auriez pas pu parler de calque sans parler de cela à l’époque, hormis les dessins d’étude dont je vous ai parlé. Le calque c’était son intérêt, c’était sa capacité de reproduction, ça été une révolution je pense, on pouvait reproduire à l’infini. Le courrier était tapé sur calque quand il avait besoin d’être diffusé en plusieurs exemplaires. Nos comptes rendus de chantier par exemple étaient tapés, envoyé chez le tireur de plan, parce que c’était plus simple et moins cher que d’utiliser la photocopieuse à l’époque ! Et vous aviez un corps de métier, les tireurs de plan, qui avaient leur personnage à moto, avec leur grand tube comme pour la pèche. C’était toujours des personnages, des gueules, quelque soit le tireur de plan et chaque cabinet était affilié à un tireur de plan. Puis est arrivé la photocopieuse, qui progressivement a mangé ce mode de reproduction. Nous on n’avait pas de photocopieuse à l’époque à l’atelier, elle est arrivée plus tard, progressivement. La Laser je n’en parle même pas ! Elle est arrivée plus tard encore… Voilà pour l’utilisation que l’on en faisait. L’utilisation que j’en fait maintenant effectivement, on ne travaille plus sur calque pour reproduire, la photocopieuse le fait bien mieux, l’ordinateur est venu changé énormément de choses dans la démarche. Je trouve que l’on n’a jamais assez regardé d’assez de près ce qui changeait. Ce n’est pas un outil neutre, il vous permet de faire un dessin d’exécution au moment de l’esquisse, ce qui est une aberration totale ! Il n’y a pas d’erreur, or l’objet n’est pas d’ailleurs qu’il y ait d’erreur ou pas d’erreur, mais l’ordinateur donne l’impression d’avoir tout résolu tout de suite. Quand vous tirez quelques traits, ils sont obligatoirement justes.

On demande aux esquisses de régler tout le problème du bâtiment et d’ailleurs la 3D qui est venue se greffer à cela très très vite est venue renforcer cette idée là. Et au moment de l’esquisse, même en urbanisme, on vous demande de monter les bâtiments comme s’ils existaient. Et là c’est d’ailleurs ce que l’on me demande maintenant « dans cette rue que vous avez dessiné, avec les prescriptions que vous mettez sur les façades, et bien faites le bâtiment pour que l’on se promène dans la rue ». On a beau essayer de leur expliquer que c’est ce qu’il y a de plus dangereux, d’abord parce que ce n’est pas un urbaniste qui fait tout, cela n’existe plus, et ensuite ce n’est pas mon boulot, après il y a des programmes qui viennent changer les choses, les prescriptions ne viennent que formaliser quelque chose que l’on souhaite, la façade vienne à la rencontre de la rue à un moment donné, mais la dessiner c’est se priver de toutes les possibilités qu’elle peut devenir. Ils veulent malgré tout voir tout en 3D, et cela c’est ce que l’ordinateur propose. L’ordinateur donne l’impression d’avoir beaucoup de profondeur, alors que tout est mis à plat. Tout est donné tout de suite. Ce que le calque permettait, c’était justement d’avoir à travers les différentes couches une démarche, qui peu à peu s’écrivait, s’inscrivait. Aujourd’hui, vous n’avez plus de démarche, il faut la solution tout de suite. En archi c’est encore pire, puisque moi je suis amené en tant qu’urbanisme à rencontrer les architectes, et les projets d’esquisse quand ils arrivent, c’est des plans d’exé, y a les portes, y a tout ! Or on est sur l’esquisse de volume ! Et y a les portes, et y a la pers, y a tout quoi ! Et à chaque fois que vous dites au gars « mais non, on ne s’est pas compris, ce n’est pas comme ça là, relisez bien, vous voyez on essaie de faire ça » le gars répond « attendez, je ne vais pas tout changer ! ». Et comme ils savent aussi qu’ils vont avoir à changer, il y a l’effet de répétition, le copier-coller qui s’est systématisé, qui a toujours existé, lié au calque et à la facilité de reproduction qu’il offrait, mais ce copier-coller maintenant est devenu systématique. La photocopieuse l’avait déjà introduit également, mais maintenant on copie-colle des bâtiments entiers, on envoie, c’est suffisant, on ne regarde plus l’espace de la rue, on ne se positionne plus, on ne met plus son corps dans ce que l’on est en train de faire. Le rapport du dessin de la main avec le feutre et l’imprécision de tout cela vous amenait à avoir une sorte d’état un peu second, où vous étiez à la fois dans ce que vous imaginez dans ce que vous étiez en train de construire, vous étiez dans la cour, dans le jardin, vous regardiez en haut, et vous regardiez en même temps par le dessus et cela le calque permettait de faire toutes ces couches de manière complètement flou, et ce flou avec l’impression de la main et du flowpen ou de tout autre outil, vous permettait d’avoir cette profondeur, on passe à de multiples dimensions, plus que trois. Aujourd’hui tout est ramené à plat dans la mesure où la 3D donne tout de suite une idée de 3D, qui en plus est très étrange puisqu’au lieu de rendre une image crédible, elle la fausse complètement, le moindre cube devient une façade sublime, il suffit de mettre n’importe quel truc chatoyant, c’est bon, ca y est, vous avez le projet. Et regardez cela correspond exactement à ce que l’on construit en ce moment de plus en plus : on balance des façades chatoyantes ! On est dans une production d’architecture d’ordinateur, ce qui se voit encore plus avec l’utilisation des formes molles… Je lisais un article dans NewsWeek sur l’évolution des logiciels depuis la NASA jusqu’à Frank Ghery, où effectivement tout est possible et dès que l’on peut ensuite le construire et bien ça y est. Vous vous rendez compte, on peut faire n’importe quoi sur l’ordinateur aujourd’hui, il est constructible demain ! Quand on travaillait sur calque, on était perdu, on cherchait son chemin, et cette recherche de chemin était essentielle ! Parce qu’elle vous obligeait à partir de vos références, à les réfléchir à les digérer, à le revomir, à les chier et puis à essayer de trouver une autre issue à la question. Et vous étiez plongé dedans. Enfin je parle pour moi et pour les gens qui m’étaient proches, les autres après tout je m’en fous… Donc il y a vraiment une grande différence, je crois que l’ordinateur n’a rien avoir avec tout cela. Alors la répétition, elle n’est pas liée à l’ordinateur c’est vrai puisque mes pairs, les gens avant moi, vous raconteront qu’ils ont souvent travaillé quand ils étaient étudiants, grouillots, il travaillaient dans les ateliers qui ont fait toutes les tours et les barres, et chez le tireur de plan, ils découpaient le cartouche et il le mettait une fois à l’endroit, une fois à l’envers. La reproduction par le calque permettait déjà ce genre de plaisanterie. La rapidité n’a jamais facilité la démarche, assez étrangement. La rapidité dans le dessin le facilite et donc le neutralise, il y a une perte énorme dans l’immédiateté. Vous devriez demander à Paul Virilio, s’il est encore disponible, ce qu’il en pense de cette histoire d’immédiateté du dessin face au temps de devenir intelligent au travers sa main et la superposition des calques. Il doit bien avoir quelques idées sur le sujet.

C.C : Aujourd’hui, le calque vous sert à défendre vos projets ?

S.R : Jamais ! Mais non, aujourd’hui vous présentez une image lissée, voilà c’est tout. Il faut être comme à la télé. Moi ce que je fais, c’est que je dessine sur calque et je scanne. Et après je demande à Rémi, à Martin, à Camille, à Andréa de me les recolorer.

C.C : Et les gens avec qui vous travaillez utilisent le calque ?

S.R : Non, jamais, ils ne veulent pas, c’est le grand conflit, c’est une autre génération, on ne les ferait pas dessiner sur calque, à chaque fois je les force, c’est une vrai galère pour obtenir un gribouillis sur un bout de calque ! Non ils ne sont pas de la main, ils sont du clavier, de la souris. Mais moi, j’ai besoin de flowper. Et d’ailleurs tant que je ne me suis pas mis à cela, je ne suis pas encore dans le projet. Vous voyez il y a un fond [Serge Renaudie montre un rouleau de calque d’un projet en cours accroché sur le mur dans son dos] et je travaille sur le fond ordinateur et je redessine les choses sur mon calque sur un fond informatique. Parce que je ne peux pas dessiner sur ordinateur. Cela m’est incompatible. Vous voyez par exemple, il y a des pommiers, vous les voyez là sous Autocad, et puis là quand je fais ces pommiers là, j’en rajoute un, j’en retire deux, je remets une haie au milieu, etc… par exemple ce jeu là, le fait d’utiliser plusieurs feutres qui se superposent l’un et l’autre, je ne le fais pas parce que c’est plus beau, parce que ça ce n’est pas fait pour être diffusé, je le fais parce que pendant que je fais cela, le pommier commence à exister, il a un poids. Ce n’est pas de dire, je commence ce parc par 3 alignements de 4 pommiers point barre. Je l’imagine, j’ai besoin d’être sous ce pommier et d’ailleurs tout ce projet a été présenté par des dessins que j’ai fait, un peu bande-dessinée montrant vue de dessous les arbres, montrant cette frontalité avec les végétaux avec des crobars qu’après on s’est amusé à colorer sur ordinateur. C’est plus une question de dessin. Le calque permet cela. Sur papier il ne le permettrait pas, c’est plus difficile.

C.C : Est-ce que le calque est mieux adapté pour faire la synthèse entre divers documents, plan, coupe, etc ?

S.R : Je ne sais pas, non c’est une question d’organisation du dessin. Ce qui est lié au calque, je me répète, c’est le geste. Vous voyez là, il y a une recherche d’une autre solution à cet endroit là, on était sur quelque chose qui n’était pas ça et puis à un moment donné, l’idée c’est tout d’un coup ouvrir. Le dessinant, l’ouvrant, construire une montagne ici et après de redécouvrir comment on revient sur ces niveaux là, et essayez d’imaginez une vue rapide et le calque permet plein de solution très très vite. Vous pouvez voir beaucoup de solutions, l’une après l’autre, revenir sur un morceau de l’une etc. Vous pouvez mettre tout cela en oeuvre avec peu de moyens devant vous. L’ordinateur aussi, mais avec beaucoup plus de délais à mon sens. On gagne en rapidité avec l’ordinateur, car pour peu qu’on soit parti du plan de géomètre, on a alors le plan d’exécution. Mais c’est aussi le danger, car il faut du corps et du geste, du délai, sinon c’est sec.

C.C : Si ce qui est lié au calque c’est le geste, cela pose la question de l’instrument avec lequel on dessine, qui est alors pas neutre ?

S.R : Non, non, les feutres, le crayon, tout marche bien.

C.C : Est-ce que les contraintes qu’imposent le calque, le fait qu’il ait une taille finie, ce qui n’est pas le cas en informatique, le fait qu’il faille tendre parfois le calque et gérer son tension et donc son dessin dans le temps, cela implique dans le dessin une réflexion plus approfondie ?

S.R : Non, je ne suis jamais rentré dans des détails pareils. Les calques, ils bougeaient vachement, d’ailleurs d’hiver à l’été, ils bougeaient si le temps était orageux ou ensoleillé. Il y avait une chose qu’il ne fallait pas faire si vous étiez un bon dessinateur, c’était de partir le soir en laissant son cendrier sur votre calque parce que, suivant le temps, cela avait gondolé autour. Et pourquoi on avait des cendriers ? Parce que l’on fumait ? Pourquoi on fumait ? Et bien on fumait pour sécher le trait, l’hiver pas l’été bien sur. Comme on devait dessiner assez vite, la cigarette suivait le trait de rapido, il y avait tout un jeu, des avant-bras et des coudes. Il y avait des positions corporelles, avec très peu de mouvement on arrivait à pas mal de choses. Quand on travaillait, on était obligé de fumer, ce n‘est pas une connerie, c’est vrai, et les plans sentaient ! Cela c’est autre chose, mais les calques, quand ils étaient très travaillés, grattés et regrattés, on travaillait tellement sur nos calques, ils sentaient la sueur, à cause de la peau, à cause des mains, le calque sentait, il sentait très fort. Après quand il passait à la tireuse, il sentait l’ammoniac, mais sinon, le calque sentait la sueur des usines, la sueur du travail, c’est assez étonnant. Il y avait tout ce jeu de sécher sans en même temps bruler le calque. Et puis ceux qui ne fumaient pas, ils avaient la lampe, la lampe d’architecte avec le bras articulé, ca permettait de sécher le trait. Et d’autres fois il y avait les cons qui avaient fait une connerie, ils avaient laissé la cigarette en rêvant, en pensant à autre chose, et puis pof, cela nous faisait un petit truc rond et marron. Mais vous ne refaisiez pas forcément tout le calque. Alors un calque ca se gratte, et d’ailleurs dessiner se disait « gratter ». L’art du grattage était quelque chose aussi qui s’apprenait. Il faut savoir aussi que dans un atelier, les gens arrivaient avec leur propre matériel. Ils avaient leur graphos, leur té, leur équerre, si ce n’est pas leur planche. Parce que l’on punaisait, on ne scotchait pas. Et puis tous cela à un peu évolué, les tables sont devenues de plus en plus lisses, on ne punaisait plus, on scotchait, avec du Tesa.

C.C : Les tables à l’époque étaient des planches en bois ?

S.R : Oui, les tables étaient des planches en bois, j’en ai jeté une récemment, je pleurais, c’était ma planche historique, sur laquelle tout ce qui est à Beaubourg s’est fait. Mais elle était encombrante et horriblement lourde. Une planche c’était un évènement, quand on vous offrait une planche ce n’était pas rien. Et un té aussi c’était extrêmement important, il fallait qu’il soit très flexible, mais il ne fallait pas qu’il bouge. La matière du té était importante. Et avec toutes ces imperfections, on arrivait quand même à construire vous vous rendez compte ? La cité de l’architecture, avant qu’ils n’ouvrent, m’avait appelé en me disant, voilà sur Ivry on doit faire une maquette, vous pouvez nous envoyer un plan masse de chaque bâtiment. Je lui réponds « Ben non, je n’ai que les plans d’exécution». Le mec regarde et dit « ah oui, c’est très compliqué on arrivera jamais à la faire en maquette ». Alors je lui ai dit « oui effectivement, nous on a réussi à le construire, mais vous pour une maquette, pour le musée de l’architecture, vous n’y arriverez sans doute pas. D’ailleurs, cela vaut peut-être pas le coup et je préfère ». Et ça c’est arrêté là.  Aujourd’hui on a l’impression de parler d’un monde d’imprécision, mais cette impression c’était un savoir aussi. C’est vrai que le calque était imprécis, il vous gagnait 3 mm sans problème, sur une trame carré, impeccable, où vous étiez sur d’avoir bien cutché, le lendemain, vous aviez gagné 2 mm sur un morceau, alors pourquoi tel morceaux, impossible à savoir ! N’empêche que cela s’est construit. Cela vous obligeait à coter. Cela voulait dire que le trait n’était pas essentiel. On était pas dans la représentation, on n’était pas dans l’image, on était dans l’efficacité, il fallait que les plans soient les plus efficaces possibles. Chez mon père, c’était vraiment de l’efficacité. Une fois, un prof était venu pour faire visiter à ces élèves, et il avait pris mon plan en disant « regardez ces plans, il n’y a que ce qui est utile ». Et c’est là que je me suis rendu compte, que peut-être par flemmardise, on a jamais fait quelque chose qui soit inutile et qui soit de l’ordre de la représentation pour la représentation. L’architecture était trop complexe pour se permettre un jeu d’image. Et l’intelligence se faisait dans la transmission vers ceux qui allaient construire. Et les ouvriers sur les bâtiments ne se sont jamais perdus. Ce sont les maitres d’ouvrage qui se paumaient, qui ne comprenaient rien, où les entreprises, les chefs des entreprises, ceux qui chiffraient, qui disaient « houlala, c’est incompréhensible ». Mais dès qu’il en avait un qui rentrait dedans, il comprenait tout de suite. Les ouvriers, ils voyaient les trames, parce qu’ils savaient lire les plans, tous les plans étaient tramés, ils savaient que le bâtiment était tramé. Ce qui n’était pas le cas de tous. Avec l’ordinateur, on a trop de possibilités de faire trop de choses, et c’est très difficile de tenir un plan. Je m’obstine à vouloir que sur mon plan, il n’y ait presque rien, juste ce qui est utile pour construire, pour réaliser. Mais bon, ça n’a rien à voir avec le calque.

C.C : Est-ce que vous utilisez la maquette, et y-a-t-il un lien entre maquette et calque ?

S.R : Est-ce que l’on a fait des maquettes en calque ? euh…oui, obligatoirement, mais je ne me souviens plus. Sinon on aurait pu le faire en photocopie, c’était pareil, ce n’était pas spécifique au calque, de prendre le plan et de le poser sur du balza et de découper le balza. Mais le fait de voir le balza sous le calque n’avait pas grand intérêt. Non, il n’y a pas quelque chose qui soit spécifique dans le calque et la maquette.

N.C : Et, dans l’autre sens, superposer un calque à une maquette ?

S.R : Ah, non, non, on n’a jamais fait. Le calque, c’est un matériau qui n’aime pas beaucoup les différences de niveau, ce n’est pas comme un morceau de plastique très fin, cela ne suit pas les courbes de niveau, par exemple. Si vous appuyez et que vous essayez de prendre les courbes de niveau, c’est complètement faussé. Je pense que c’est un matériau, dont il faut garder la rigidité, c’est cela qui est beau. Vous me disiez que le format était décidé, ce n’était pas le format du calque qui était décidé, c’était le format de sa reproduction. C’était la machine à reproduire qui donnait les dimensions, qui était de 110 au maximum. Mais aujourd’hui, c’est toujours pareil, c’est 90. Vous ne pouvez pas faire plus de 90 de large. Je ne sais pas si ca joue, parce qu’après il y a des questions d’échelle, de toutes les façons, il y a toujours des contraintes.

N.C : Et que pensez-vous des capacités de superposition de calque sous Autocad ?

S.R : Ce qui est intéressant, c’est de se rendre compte qu’effectivement, les couches, les « layer » , les calques d’Autocad, pour ne prendre qu’eux, toutes ces capacités du dessin sur l’ordinateur, n’ont pas la même valeur que quand c’est sur calque. Il y a quelque chose de physique qui échappe. Ce qui est merveilleux dans le calque, c’est le physique, il est lié à des erreurs, au fait que cela ne se superpose jamais parfaitement. Mais en même temps, cela oblige un peu à regarder, tout n’est pas donné.

C.C : Il a d’autres implémentations des calques, je pense notamment à Photoshop, qui est elle peut être plus subtile, non ?

S.R : Non, je crois vraiment que c’est un rapport physique. Moi personnellement, j’utilise plus Photoshop qu’Autocad, et effectivement je superpose des formes, des couleurs des machins, mais ce que je vais faire sur l’ordinateur, cela peut me satisfaire dans l’image quand cela sort, mais il y a rien de mieux qu’un trait fait à la main. Je préfère faire les traits à la main.

Propos recueillis le 16 juin 2008

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