Entretien avec Valérie Chatelet, architecte

14 avril 2010 § 2 commentaires

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Où il est question tour à tour de l’intelligence de la main dans le dessin, de l’architecture paramétrique et ses algorithmes, du scripting dans la conception architecturale, du processus de conception de Daniel Liebeskin ou de Frank Ghery, des logiciels BIM et du suivi de décision dans un projet d’architecture….

Calque sur calque : Il semble que le papier calque a joué un rôle important dans la manière de produire des dessins, et à une manière de penser. Aujourd’hui le calque n’est plus présent dans les agences que sous forme de calque d’étude, mais il existe toujours, il a une seconde vie électronique et c’est l’un des thèmes que j’aurais voulu aborder avec vous, l’architecture numérique étant l’un des thèmes de recherche qui vous intéresse?

Valerie Chatelet : C’est-à-dire qu’à un moment donné je me suis posé la question de la notation de l’architecture, de manière peut-être pas si lointaine que celle que vous vous posez vous, et les pratiques de transcription du projet et dans quelle mesure cette transcription du projet pouvait rester ouverte à l’interprétation ou en tout cas permettre des interprétations variées et être relativement flexibles. Du coup, j’ai d’abord étudié des partitions des années 50-60 en composition et puis par l’intermédiaire de l’IRCAM, j’ai découvert la programmation et les pratiques de composition assistées par ordinateur qui étaient carrément plus évoluées, qui s’éloignaient complètement du mimétisme entre le papier calque/le dessin, et l’utilisation de l’informatique que l’on a fait jusqu’à aujourd’hui principalement en  architecture. Par contre à l’IRCAM, ils utilisaient l’informatique de manière beaucoup plus proche que ce que l’on fait dans les jeux vidéos par exemple, avec des logiciels qui sont presque identiques dans la composition et dans le jeu vidéo, avec des questions de générativité, d’interactivité qui sont très très loin de la question du calque. Presque à l’opposé !

N.C : Il n’y a pas d’architecture à l’IRCAM, non ?

V.C : Non, pas du tout, mais par ce parcours, je me suis intéressée à l’informatique, et pas par l’intermédiaire d’Autocad ! Par l’intermédiaire de logiciel du type MacSSMP ou Virtools ou des logiciels plus intermédiaires comme Catia, mais Catia parce que l’on peut le programmer, pas parce qu’il y a des calques.

N.C : Quel a été votre pratique du calque ? Aujourd’hui vous enseignez à l’ESA le projet sur informatique, comment s’est faite la transition, comment avez « retrouvé vos petits » alors que vous avez appris à faire du projet précisément sur papier calque ?

V.C : Effectivement j’ai commencé à apprendre à représenter l’architecture sur papier calque ou même sur papier Canson parfois, et quasiment même la veille méthode des panés, en exagérant à peine. Et puis, par rapport aux années de mes études, jusqu’en 99, j’ai du passé mon diplôme en 99, l’informatique était presque banni du projet. On avait des cours d’informatique, mais il était presque interdit de représenter le projet avec ces outils là, parce que nos enseignants considéraient que c’était trop clinquant, et que l’on ne sentait pas le travail de la main, et que la main avait son intelligence qui comprenait les échelles, les proportions, enfin différentes dimensions du projet. Il y avait aussi  toute cette recherche qui apparaissait du coup sur le dessin, et qui disparaissait quand on utilisait l’informatique. Ayant qui plus est changé d’école, je me suis retrouvé dans un trou, il n’y avait pas énormément de machines disponibles, j’aurai pu passer mon diplôme en 99 sans avoir jamais touché à l’informatique, ce qui était quasiment le cas d’ailleurs. Je pense que mon projet de diplôme, qui ne s’intéressait pas du tout à la question du numérique et à toutes ces questions là, doit être un des derniers diplômes quasiment à la main, et en même temps presque la première fois où j’ai utilisé Autocad pour faire des bouts de rectangles. C’est tout de même à ce moment là que la transition c’est faite. Comme je n’avais pas pu suivre les cours d’informatique, parce que j’avais changé d’école, du coup j’ai fait une option un peu plus avancée, et je me souviens très bien de quelque mots sur le langage de programmation dans Autocad, le LISP, et j’avais tout de suite demandé aux enseignants, « Tiens là, il y a quelque chose, ça a l’air intéressant, comment est-ce que l’on fait pour apprendre ça ? », et on m’avait répondu « pas la peine, trop technique, trop compliqué, c’est vraiment pour des techniciens qui programment des nouvelles fonctions, vous n’en avez absolument pas besoin ». Et en même temps, mon sujet de diplôme c’était sur la question de la réouverture du projet urbain, la question du projet urbain comme oeuvre ouverte, « l’oeuvre ouverte » étant une théorie de Umberto Eco, dans lequel il décrit une série de pratique artistique et en particulier en musique comme je vous le disais, où les auteurs laissent une part de liberté à leurs interprètes. Avec cet objectif, les compositeurs qui cherchent, ce qui est intéressant avec la musique, c’est que l’on a la partition, et on peut l’avoir en danse, c’est un peu plus compliqué, cela fait moins longtemps que les systèmes de notation en danse suivent des conventions, dans le théâtre, il peut aussi y avoir un intermédiaire, mais dans la littérature ou la peinture on a bien sur une interprétation entre le lecteur ou la personne qui contemple un tableau et l’auteur, mais l’interprétation entre l’intention de l’auteur et l’oeuvre est directe, alors qu’a priori en architecture comme en urbanisme ou bien en musique, on a cette partition, on a cette notation d’une intention qui va ensuite être traduite dans un projet construit réel ou dans un morceau. Et c’est cette transition qui m’intéressait, et j’ai regardé comment dans les années 60 on questionnait complètement l’écriture, pas du projet urbain, ni de l’architecture, mais de la musique et quelles étaient les stratégies qui pourraient être réutilisées ou déplacées vers l’urbanisme. Et ça, à mon avis aujourd’hui, dans le papier calque, je ne sais pas si vous posez cette question là, mais dans les années de Bernard Tschumi ou même les déconstructivistes, je pense que l’on pourrait regarder pas mal des dessins d’architecture de la fin du XXème siècle sous cet angle là, en se demandant comment est-ce que la représentation de l’architecture est questionnée, avec des dessins de Tschumi, de OMA, etc… Il y a plusieurs pointes d’inspiration, et à ce moment là, il y a aussi John Cage, et bien d’autres encore, qui finalement, pour moi, anticipent un peu les questionnements que l’on se pose aujourd’hui avec la programmation. Par contre par rapport au papier calque, et cette idée de superposition, on en est assez loin. Après cela, ce qui s’est passé, c’est que en me posant des questions sur la musique, j’ai rencontré ces gens à l’IRCAM, et j’ai rencontré un groupe qui s’appelle anomos, dans lequel il y avait des chorégraphes, des compositeurs, pas mal de gens qui faisaient du web, des artistes numériques, une série de croisement de discipline et par là, c’était assez intéressant de discuter avec ces gens là, parce que tout d’un coup, ce que je cherchais à faire avec l’informatique était beaucoup plus clair pour eux que pour tous les gens qui pouvaient me suivre du coté de l’architecture ou de l’urbanisme. Et puis, à la suite de ce diplôme, j’ai travaillé dans un série d’agences, à gauche, à droite ; d’ailleurs un des tous premiers boulots que j’ai fait, c’était chez Libeskin à Berlin, j’étais embauché immédiatement parce que je savais encore gratter sur calque, et je pense que j’ai du bosser sur un des tous derniers projets de Libeskin à la main. C’était l’été 99, sur Saint-Jacques de Compostelle, contre un projet de  Nouvel, un projet d’Eisenman, et puis les autres je ne m’en souviens plus. Et là, je pense que c’est une des dernières fois où Libeskin travaillait encore à la main, même si en parallèle il y avait plein de logiciel que l’on utilisait. Assez vite je me suis mise à utiliser Autocad dans les agences, et mais par contre, j’ai continué à m’intéresser à l’informatique, mais sous l’angle de la programmation, j’ai appris à programmer dans les cours du soir de la mairie de Paris, et puis finalement j’ai du partir au Japon, et j’ai un peu abandonné et puis j’y suis revenu plusieurs fois, et finalement je suis partie en 2003-2004 aux Etats-Unis, où j’ai fait un master à Havard où j’ai croisé les questions de développement urbain, les stratégies de planification, et d’informatique, et j’ai regardé tout ce qui existait. En gros j’avais une approche assez panoramique de comment l’informatique est utilisée pour le projet urbain, et du coup aussi j’ai fait de la programmation en architecture avec un cours qui s’appelait « Algorithmic Architecture ».

C.C : Et à l’Ecole Spéciale d’Architecture, quel est l’objectif de votre cours ?

V.C : A l’ESA, cela a varié, j’ai repris le séminaire de Jean Brangé. Jean est beaucoup plus ingénieur, enfin disons beaucoup plus programmeur que moi et il a monté ce séminaire sur l’architecture virtuelle, je crois que c’est comme cela qu’il l’avait nommé au départ, et donc il regardait toutes les pratiques avant-gardistes des outils numériques, en passant par les questions d’architectures liquides, Marcos Novak à Greg Lynn et tous ceux là. Il faisait faire de la programmation dans différents bouts de logiciels et bien sur il y a une dimension assez théorique dans tout cela. J’ai donc repris ce séminaire que Jean n’arrivait plus à faire parce qu’il avait trop de boulot et puis petit à petit j’ai orienté le séminaire vers une approche plus théorique en essayant de caler les vocabulaires, les grands concepts qui sont utilisés dans le numérique, en tout cas pour l’architecture. Et puis j’ai enseigné un atelier au semestre dernier. Odile Decq m’a proposé de faire un cours en 3ème année intitulé « Architecture Paramétrique », que bien sur on a étendu à plus large que cela. J’ai proposé à Andrew Witt, que j’avais rencontré aux Etats-Unis et qui travaille aujourd’hui sur le projet de Vuitton pour Gehry Technologies, il est installé à Paris pour quelque temps.

C.C : Quel est l’accueil des étudiants de l’ESA à « l’architecture paramétrique » ?

V.C : J’ai vraiment le sentiment qu’il y a une première approche qui est assez aride, assez abrupte, mais que cela suscite l’intérêt, mais par contre on n’arrive pas à passer le cap de production ou disons d’un apprentissage qui aille un peu plus loin. Mais au fur et à mesure des années, je retrouve plein des étudiants que j’ai eu, qui reviennent me voir, qui veulent approfondir, qui s’y prennent en plusieurs fois, et qui finissent par rentrer dedans en tous cas, et à la fois au niveau théorique et au niveau pratique. Ce semestre c’était assez typique, je crois qu’au départ, on avait 70-80 étudiants et on a eu une première séance avec énormément d’étudiants, dont beaucoup d’auditeurs libres, certains ayant d’ailleurs suivi jusqu’à la fin et travaillant beaucoup mieux et de manière plus efficace que les étudiants du semestre 6. Ce qui passe dans l’école, c’est qu’il y a certains ateliers qui utilisent ces technologies, la programmation, le scripting, et qui en même temps n’ont pas les moyens, le temps, les assistants d’enseigner les B-A-BA de la programmation, donc on s’est retrouvé avec quelques étudiants complètement paniqués… Ce cours d’architecture paramétrique, qu’a priori on voulait étendre à d’autres concepts, on le voulait assez théorique et on souhaitait se fixer un agenda de recherche pour limiter l’étendu du champ de recherches même au niveau pratique ensuite, ce qui se passe c’est que si on recommence toujours le même B-A-BA, c’est assez vite fatiguant, de passer avec des boucles ou de passer avec trois ou quatre trucs génératifs, d’avoir 4/5 recettes et puis de voir les étudiants tourner autour de 4/5 recettes et d’essayer d’en faire de l’architecture ; donc plutôt que de partir dans ce sens là, l’idée c’était de repérer les points un peu stratégique ou les enjeux de demain et essayer de caler un agenda de recherche pour essayer de capitaliser les travaux des étudiants d’une année sur l’autre. Devant ces étudiants, on a fait quelque chose d’un peu hybride, mais je crois que c’est très exigeant de vouloir à la fois vouloir apprendre à programmer sur un semestre, et d’en plus aborder des questions théoriques un peu pointues et en plus avec Andrew qui parle anglais, avec un accent américain un peu difficile à comprendre sans une certaine habitude, on a perdu ¾ de nos étudiants sur le semestre. En gros, il y a à la fois des réactions un peu de réticence, j’aime bien utiliser pour faire des débats les groupes Google,  donc du coup cela permet à tout le monde de participer en direct, de manière totalement ouverte, totalement bordélique, mais qui en même temps qui fait que chacun peut s’exprimer, et comme c’est écrit, cela permet aussi d’aller plus loin. Au lieu d’être juste à l’oral, cela permet de construire d’un discours sur l’autre, de reprendre les thèmes, de les approfondir, de préciser, etc… Et puis on repère bien qui participe, qui ne fait rien, qui dit un truc intéressant ou pas, c’est très pratique comme outil pour les enseignants ; alors, bien sur parfois, il y a des réticences devant le fait que cela marche à moitié bien, que en plus c’est un peu compliqué, qu’il faut apprendre, mais bon en même temps cela devient tellement simple, tellement facile, tellement proche des langages naturels et des clics que les informaticiens appellent « transparents », donc du coup petit à petit cela se met bien en place.

C.C : Il n’y en a aucuns qui refusent catégoriquement ?

V.C : Je ne les vois pas ceux là, je pense ! Même dans l’atelier où l’on m’avait demandé de faire à peu près l’impossible, l’atelier c’était au semestre dernier, en fait Odile Decq m’a demandé de faire un binôme avec Jacques Pochoy, qui a les idées assez claires sur une méthode et un projet qu’il souhaitait faire faire au étudiant de fin de cycle, avec une idée de synthèse de toutes leur connaissances et d’ouverture sur plein de grands enjeux, donc on s’est retrouvé avec un projet gigantesque, avec une amplitude dans le temps énorme, et on leur demandait à la fois de gérer l’échelle de 900 hectares jusqu’à l’échelle d’une cellule de logement pour 6 personnes de 45m², en prenant en compte des dimensions sismiques et écologique ou en tout cas de développement durable, un truc impossible à l’échelle d’un semestre et en plus Odile Decq me demandait de profiter du fait que de nouvelles machines arrivaient, heureusement elles ne sont pas arrivées pendant le semestre, j’ai pas eu trop à me poser la question, mais en tout cas de les initier à la programmation et d’envisager l’utilisation des Laser-cutter et tout cela, ce qui était totalement banni par Pochoy, donc c’était super ! J’ai quand même annoncé aux étudiants qu’on allait essayer de faire tout cela et puis j’ai un peu limité les ambitions, on est pas arrivé par exemple, on a pas cherché à faire une cellule de 45m², ni même un immeuble type ou des immeubles types, envisager les dimensions sismiques ou de développement durable, tout cela était un peu mis de coté et puis on a eu l’occasion de faire un petit Workshop avec des informaticiens que j’ai fait venir et on a essayé de caler 2-3 projets, quelle serait une méthode, des approches pour essayer de développer des idées qui avaient été énoncées pendant le semestre vers l’informatique. On n’est pas allé très très loin, car on avait très peu de moyens, à la fois en temps et humains, mais quand même ils ont bien compris ce que c’était, je leur ai fait des crash-courses en programmation et bon oui effectivement cela n’a rien produit, c’est un peu toujours le problème, mais en même temps cela laisse des traces. Mais j’en ai pas vu qui soient venus me dire « Vraiment, vous nous avez fait perdre notre temps, c’était totalement inutile de faire cela ». Au contraire, il y a pas mal d’étudiants qui viennent me voir en me demandant « est-ce que là, ça vaut le coup d’approfondir ou pas ? ».

C.C : Quels sont les logiciels qui sont derrière tout cela ?

V.C : Un peu tous, de plus en plus ils s’équipent tous de leur propre logiciel de scripting, plus ou moins accessible, plus ou moins facile, d’Autocad en passant par Photoshop via Excel évidemment, Rhino, Ciné4D, Maya, tous en fait ;

N.C : A par Excel, tous ces logiciels ont des calques, est-ce qu’il y a, en scripting, une utilisation particulière des calques ?

V.C : Cela dépend des logiciels, mais on peut de toutes les façons utiliser des calques dans le scripting, bien sur.

N.C : Typiquement, cela peut servir à quoi ?

V.C : Je ne pourrais pas vous répondre de façon typique. A brule pour point, je pense que cela peut être un bon outil pour avoir des groupes et trier des ensembles. Par contre, mais plus rare dans les écoles d’architecture, mais il y a un logiciel qui s’appelle ArcGIS, GIS c’est pour Geographic Information System, qui utilise exactement comme dans Google Earth les calques, et de cette façon là, il y a un logiciel qui s’appelle Urban Sim, et un autre Community Viz développé sur ArcGIS, où l’on développe des scénarios avec des formes de programmation où effectivement on va chercher telle information sur tel calque et là c’est vraiment des sortes de tableaux Excel qui sont regroupés comme chaque calque est représenté par une feuille et on a des données, enfi n chaque élément à sa ligne et cela permet de faire des simulations, soit parce que l’on veut avoir des automates cellulaires qui simulent le développement à partir de différents modèles, soit parce qu’ensuite on va faire des hypothèses avec des alertes et des trucs, enfi n cela devient un peu technique…En tous cas les calques, plus en urbanisme qu’en architecture, pour la programmation, sont utilisés. Parce qu’en urbanisme, les calques sont vraiment utilisés comme des bases de données. Ils servent de bases de données, alors qu’en architecture, on n’a pas cette idée de la base de données, pas vraiment. Du coup les calques, c’est utilisé, on a le calque « Mur », le calque « Porte », …

C.C : Dans les agences , l’organisation des calques est une vraie question. Il y avait même des normes en la matière…

V.C : Oui, plus ou moins délirante et plus ou moins utilisables. La question des calques, elle est cruciale dès qu’il y a plus de 2 personnes qui travaillent ensemble. C’est clair.

C.C : N’y a-t-il pas quelque chose de frappant à constater qu’avec des logiciels de modélisation comme Rhino, où l’on peut très facilement générer des formes et des surfaces infiniment complexes, on en soit réduit le plus souvent à scanner un dessin que l’on a fait et de le décalquer sous le logiciel de modélisation pour tenter de modéliser ce que l’on a en tête ?

V.C : C’est ce que je fais régulièrement ! Mais je pense que c’est plus dans une habilité d’utilisation. Si vous utilisiez pendant très très longtemps, comme on fait des gammes en musique tous les jours, l’utilisation de Rhino serait plus évidente et ce dès le commencement de l’esquisse qu’un bout de maquette ou un bout de truc. Mais en même temps, moi, bien que je m’intéresse à l’informatique et à la programmation, en même temps je ne suis pas très douée en modélisation, cela n’a jamais été une obsession pour moi, ce n’est pas vraiment ca qui me motive. C’est vrai qu’aujourd’hui, il y a une telle profusion d’outil qu’avant de devenir super habile dans l’un ou l’autre ou dans tous c’est un peu une gageure, mais c’est vrai que pour moi aussi, en fonction des approches que j’ai, tout d’un coup je vais aller prendre un bout de mousse et le couper avec le fi l à couper le beurre, que je vais prendre ensuite en photo numérique, que je décalque à moitié dans Rhino, que je transforme, et je fais des tas d’aller-retour en fait. A un moment c’est cela devient vraiment n’importe quoi, mais je crois que c’est vraiment une question de pratique ou d’habileté. Y a un très beau film, je ne sais pas si vous connaissez Michel Gondry ?

C.C : Non !

V.C : Il fait des tas de clips, il est assez connu, il a aussi fait une série de film dont « la science des rèves ». Il a sorti un DVD de ses clips avec le making-of et il nous montre comment il conçoit ses clips, et c’est fabuleux, c’est des partitions qui ensuite sont transcrites en image, eh bien voilà, il n’y a pas forcément une linéarité entre la façon dont on conçoit et ce que l’on conçoit. Il y a plein de transitions, mais en même temps c’est vraiment la question cruciale du thème du calque.

C.C : Pourtant le calque papier était l’outil qui assurait la cohérence au sein du projet, puisqu’il permettait de mettre en relation plans et coupes, mais aussi liait dessin et sa reproduction, en allant jusqu’à sa diffusion, non ?

V.C : En même temps, n’est-ca pas une vision idéalisante du calque ? Quand on regarde des problèmes comme Frank Gehry, pour la question de la cohérence, il développe des outils justement parce qu’ils se sont trouvés trop bloqués par des problèmes de cohérence et qu’ils ont absolument besoin de passer par la 3D avant d’arriver à développer leur projet. Tout dépend peut-être du projet…

N.C : En parlant de Frank Ghery justement, tous les grands déconstructivistes ont commencé à dessiner des espaces très complexes bien avant de disposer de tels logiciels ?

V.C : Bien sur, quand on regarde des projets de la renaissance, il y a aussi des sortes de délires formels qui sont bien avant l’informatique et beaucoup plus costaud que ce que l’on peut faire maintenant, ou en tout cas du même niveau. Ceci c’est un petit peu la position d’Andrew Witt, c’est son obsession, et vous pouvez aussi regarder Preston Scott Cohen qui enseigne l’informatique et la descriptive à partir de projet de la renaissance ou de la période baroque. Mais avec Digital Project, la question de la cohérence, c’est complètement la question, la motivation c’est faire que les mecs qui s’occupent des fluides et ceux qui s’occupent de la structure et ceux qui s’occupent du verre soient tous exactement sur le même projet.

C.C : Frank Gehry s’est transformé en informaticien ?

V.C : Non, ils ont monté en 2002 une start-up Ghery Technologies, avec Tim Gliff, avec Christiano Chicatto qui a fait en même temps un diplôme d’informatique et est un pur produit ingénieur, et avec un partenariat avec Dassault System, ils ont développé un système qui est presque une simplification de Catia, parce qu’il y a énormément de modules assez techniques et au fur et à mesure ils développent de nouveaux outils pour les architectes. Des projets comme le stade de Pékin de Herzog & De Meuron ou même Foster font faire une partie des détails, là où la complexité est trop grande pour pouvoir réussir à le faire avec des outils comme Rhino, à la précision pas assez grande. Et cette start-up s’est développée à toute vitesse, ils sont passés de 15 personnes à 100 aujourd’hui, avec 5 sièges autour du monde.

C.C : En s’intéressant à tous ces nouveaux logiciels, on est  assez surpris de lire que le calque qui existait classiquement dans Autocad ou Archicad, disparait au profit des logiciels dits BIM, pour Building Information Model, où l’on ne dessine plus mais manipule plutôt une maquette numérique.

V.C : Typiquement un BIM, c’est les modèles d’information que l’on peut trouver dans les systèmes d’information géographique. C’est ce qui nous rapproche petit à petit d’une approche de gestion de base de données.

N.C : Et dans la gestion d’une base de données l’outil calque devient complètement inutile puisque l’informatique a des moyens plus puissants et robustes pour sélectionner ou trier de l’information. Mais vous pensez que ces nouveaux outils vont avoir un écho auprès des architectes ?

V.C : Le gros enjeu des BIM, c’est la standardisation. Et la standardisation, c’est une question de continuité numérique ou de fluidité numérique, c’est à dire que n’importe qui vous donne l’information elle est directement intégrée dans votre projet et du coup tout est pour le coup cohérent, en limitant le maximum les erreurs humaines. C’est un peu ça l’enjeu. Pour moi ce n’est pas un remplacement du calque, c’est un peu la même chose. Petit à petit les usages de l’informatique plus rigoureux deviennent pertinents en architecture, commencent à déplacer et influencer la pratique de l’architecture. Mais c’est vraiment pragmatique en même temps, c’est pour que votre électricien ou votre bureau d’étude fluide lorsqu’il vous transfère un fi chier, il s’intègre directement et parfaitement avec celui de votre ingénieur structure et puis le votre. Et quand on passe à l’économiste, il a tous les outils et les informations pour chiffrer fiablement…

C.C : Les architectes voient dans ce type de logiciel une façon de « latéraliser » tout le monde et les architectes en particulier, eux qui avaient l’habitude d’être chef de projet…

V.C : Regardez comment Ghery Technologies bosse. Il y a un projet de tour énorme en Chine où ils ont réussi à réduire pour les premières fois, bon moi je suis toujours un petit peu sceptique en même temps, mais c’est vrai que ce sont les premiers à se vanter qu’ils sont les premiers à tenir les budgets et même les premiers de les réduire de 15% et là il y a des questions tellement pragmatiques que l’on se retrouve avec des approches assez américaines où l’on va chercher à chiffrer ses retours sur investissement, Return of Interest, ROI, et Gehry Technologies a une dimension où ils vont chercher à estimer ce genre de retour sur investissement dans le passage aux Building Information Model. Mais où des gens comme Cristo Checato vont passer 3 semaines en Chine juste pour fixer un protocole de partage de l’information. Latéraliser si vous voulez, mais en même temps, mais là ce n’est absolument pas un travail de conception, et je trouve que du coup cela permet parfois de limiter l’intelligence plutôt que de la maximiser, mais en même temps le mec qui fait les fluides l’optimise à sa façon, c’est-à-dire que lui va optimiser au maximum pour lui et que la structure va optimiser au maximum pour elle et quand il y a une incompatibilité on sert du logiciel pour gérer. Je pense que dans quelques années, chacun va développer son propre modèle d’optimisation du système et on va voir apparaitre des trucs pour le coup franchement plus intelligent que ce que l’on fait aujourd’hui. Jusqu’ici, c’était totalement irrationnel la façon dont on faisait les projets. J’ai bossé sur des projets où tout d’un coup on prenait la décision de passer d’une structure métal à une structure béton pour soi-disant faire des économies alors qu’on avait quasi-déposé le permis de construire et quasi fini les documents de consultation des entreprises, le béton parait dans les tableaux moins chers, sauf que l’on a jamais étudié toutes les conséquences et que finalement le projet en béton coute le même prix, voir plus cher ! Ce type de logiciel permet un suivi de décision et une rationalisation des prises de décision non négligeables tout de même !

C.C : Est-ce vraiment adapté aux architectes ou n’est-ce pas plutôt un outil pour ingénieurs ?

V.C : C’est adapté à la construction. Mais si on veut être chef d’orchestre, il faut avoir une vue d’ensemble de ça !

C.C : Je repose ma question de manière différente : est-ce adapté en phase d’esquisse ?

V.C : Tout dépend … Pour moi il n’y a pas une seule façon de faire un projet et pas une seule pratique de l’architecture. Et les architectes n’ont pas tous les mêmes objectifs, et la même démarche.

C.C : Bien sur, mais ce que l’on entend souvent, c’est que ces logiciels sont beaucoup trop lourds …

V.C : Oui aujourd’hui, et ils sont inaccessibles à des petites agences, et c’est pour cela que Gehry Technologies a un monopole sur ce type de développement. Et que les projets pour lesquels ces BIM sont développés sont des projets que je ne saurais même pas chiffrer. On ne fait pas ça pour une baraque. Mais Gehry, avec ces projets, oblige les entrepreneurs à faire des choses qu’ils ne savaient pas faire avant et systématiquement cela fait exploser les budgets, donc si en plus il n’est pas capable de prouver que son bâtiment est constructible, il ne construirait jamais ! Quand à savoir s’il l’utilise en phase d’esquisse, regarder l’épisode des Simpson où il reçoit une commande, il est vieux, il en a marre, il chiffonne un papier et voilà il a son projet. Mais Catia, il ne l’utilise jamais au départ.

C.C : Donc on est d’accord ?

V.C : Dans le cas de Gehry, on est d’accord. Buckminster Fuller ne commencerait sûrement pas comme cela. Tout ce qui l’intéresse c’est combien cela pèse à la fin, combien il y a de matière.

C.C : Tous ces gens sont incapables de manier une souris, non ?

V.C : Oui, mais ce n’est pas le problème. Ce n’est pas eux qui manient la souris!

C.C : Oui bien sur, mais alors le calque, le calque d’étude est pour eux le seul outil qu’ils ont pour défendre leur projet, non?

V.C : Mais des gens comme Libeskin ou Frank Gehry, ils ne dessinent jamais ! Daniel Libeskin dessine comme un pied !

C.C : Et alors comment s’y prennent-ils ?

V.C : Ils font faire des dessins, des maquettes, c’est eux qui orientent tout. Mais il y a des tas de processus. Ils peuvent très bien dire « prenez cette maquette, vous la faites rouler sur le photocopieur, ensuite vous recopiez ce que le photocopieur a sorti comme image, vous l’extrudez en 3D, vous tracez une ligne en diagonale entre le deux, vous retournez », etc et c’est le projet, sauf qu’il n’a jamais rien dessiné !

C.C : Pour le coup, cela vaut la peine d’étudier des algorithmes génératifs informatiques, si c’est aussi ça ?

V.C : Ca peut être ça, mais regardez la façon dont Bukminster Fuller conçoit et se serra totalement d’autres algorithmes !

C.C : On ne dessine plus, on met au point une méthodologie ?

V.C : De plus en plus. Et de plus en plus, on ne représente pas le projet fini, mais on représente des intentions. On explicite, on formalise des priorités. Quand vous avez par exemple en architecture un alignement, pour avoir fait du chantier, on se retrouve souvent avec des aberrations, un entrepreneur aura respecté, dans les marges d’imprécisions, le métré qu’il aura reçu sans respecter l’alignement que tout architecte aurait vu.

C.C : Vous pensez que le calque n’était pas un outil assez puissant flexible, puissant pour faire de l’architecture, je ne sais pas comment la qualifier, « méthodologique » ?

C.C : Je pense que les conventions telles qu’ont les a développées via l’architecture standard, moyenne, normale, effectivement, ce n’est pas assez puissant par rapport à ce que l’on va pouvoir confronter dans les années à venir. A partir du moment où l’on questionne cela, je ne pense pas que les architectes deviennent tous des informaticiens, mais ils vont comprendre comment est-ce que l’on peut utiliser l’informatique et ensuite rédiger des cahiers des charges qu’ils vont faire ensuite programmer par des professionnels, des ingénieurs, des informaticiens. En fait la programmation, on s’en fiche, ce n’est pas ça, il faut absolument comprendre comment cela fonctionne, mais ce n’est pas cela l’essentiel, l’essentiel c’est de développer ce qu’on pense être l’architecture.

Propos recueillis le 10 juin 2008.

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