Autocad rend-t-il aveugle ?

6 février 2012 § 1 commentaire

Autocad-rend-t-il aveugle?

Couleur de calque et échelle d’impression

Le titre de ce billet est un clin d’œil au désormais article culte de Nicholas Carr « Is Google making us stupid ? » (dont on pourra trouver une traduction ici ou ). Dans cet article, je tente de décrire quelques radicales transformations introduites par l’informatique dans le dessin en architecture.

 

Autocad-rend-t-il aveugle?

Autocad-rend-t-il aveugle?

J’avais déjà esquissé certains aspects de ce que modifie le passage du dessin sur calque papier au dessin sur calque informatique dans ce précédent billet. Je me faisais alors la remarque que les calques virtuels des logiciels informatiques sont appelés à être nommés, induisant de fait une organisation stricte des dessins.

En continuant de la sorte, je pars ici du fait qu’en plus d’un nom, les logiciels de CAO proposent de doter leurs calques d’un paramètre de couleur. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas pour introduire de la couleur dans un dessin, du moins pas la plupart du temps. Il s’agit là d’un autre mode d’organisation du dessin, lié aux épaisseurs de trait. La couleur d’un calque sous Autocad est en réalité un moyen pour paramétrer l’épaisseur d’un trait à l’impression. L’utilisateur a la possibilité d’associer une épaisseur à chaque couleur de calque , qui sera celle transmise au traceur lors de l’impression.

L’épaisseur des traits est un peu au dessin ce que la ponctuation est à l’écrit

Même les plus novices en architecture comprendront l’importance que revêtent les épaisseurs des traits dans un dessin. C’est là un point fondamental, car ce qui est là en jeu est la bonne compréhension du dessin. En architecture, la nature des traits renseigne sur ce qui est représenté. En plan, l’épaisseur d’un trait informe par exemple sur la nature des murs : un mur porteur est signalé par un trait épais tandis  qu’une cloison, plus fine, le sera par un trait plus fin. En coupe, ce sont les éléments coupés qui sont signalés par un trait fort. Les épaisseurs de traits sont un peu au dessin ce que peuvent être la ponctuation à l’écrit. De la même manière qu’en lisant un texte à la ponctuation farfelue, on reste parfois perplexe sur ce que peuvent signifier certaines phrases, un dessin où tous les traits sont uniformes, prêtera à confusion.

Les architectes parlent de « rendu » de leur dessin pour évoquer ce point, terme qui fait d’ailleurs sourire les non-initiés qui s’arrêtent au premier sens du mot. On l’aura deviné, la question du rendu d’un dessin dépasse la simple problématique des caractéristiques de chaque trait : « rendre » un dessin c’est exprimer ce que le projet « incarne », le sens qu’a voulu donner l’architecte à son projet.

Pour un même dessin, chaque échelle a un rendu qui lui est propre. Dans la mesure en dé-zoomant pour avoir une vue globale ou en zoomant pour mettre en avant un élément de détail, on ne donne pas à lire les mêmes informations, on conçoit aisément qu’à une échelle donnée sont associés des épaisseurs de traits spécifiques. En revanche, ce qui est moins évident, c’est qu’il n’y a pas de relation linéaire entre l’épaisseur d’un trait et l’échelle d’un dessin. Ainsi, un trait de 0.14mm à une échelle de 1/100ème ne sera pas 2 fois plus épais au 1/50ème, échelle 2 fois plus grande.

Le dessin informatique bouscule la notion d’échelle d’un dessin

Un constat s’impose : le dessin sur informatique a supprimé la notion d’échelle. Auparavant, l’architecte pensait son dessin en fonction de la taille de la feuille qui allait le recevoir. Un écran d’ordinateur propose une table à dessin infinie. Conséquence : dans l’opération de saisie informatique d’un plan, d’une coupe ou d’une élévation, on « dessine » à l’échelle 1. Un simple zoom avant ou arrière se chargera d’accorder à la bonne taille les éléments sur lesquels le dessinateur souhaite intervenir.

Évidemment le dessin n’est pas imprimé à l’échelle 1 ! Au stade de l’impression, l’informatique est précieuse, car l’ordinateur propose, sur la base « d’un seul dessin à l’échelle 1 », autant de « sorties » imprimées à n’importe quelle échelle, avec les « bonnes » épaisseurs de traits. Et c’est justement le paramètre de couleur du calque virtuel qui va guider, en fonction de l’échelle de sortie, l’imprimante sur la bonne épaisseur du trait. Autocad propose ainsi  d’associer une couleur à une épaisseur de trait cohérente, pour chaque échelle souhaitée à l’impression. Les nouvelles générations des logiciels de CAO proposent des systèmes plus élaborés permettant de s’abstraire de cette association une couleur = une épaisseur de trait, mais induisent d’autres complexifications, je tacherai de faire un billet sur ce sujet une autre fois.

De la même manière qu’avec un traitement de texte on n’imprime son texte qu’une certaine étape atteinte, l’architecte n’imprime son dessin que lorsqu’il estime que celui-ci a suffisamment de matière. A priori rien de phénoménal dans ce constat. Et pourtant, il y a une différence de taille. Les traitements de texte les plus courants connus du grands publics sont des logiciels dits, en vocabulaire geek, « WYSIWYG » (pour « What You See Is What You Get »), i.e.des logiciels qui reproduisent à l’écran ce qui sera imprimé. Et effectivement, avec Word ou OpenOffice, on ne découvre pas par exemple la mise en page de son texte au moment où celui-ci est imprimé. Et bien Autocad, et d’autres grands noms de la CAO, ne sont pas des logiciels « WYSIWYG » : lorsqu’il dessine, l’utilisateur ne voit pas à l’écran son plan tel qu’il sera imprimé.

Les informaticiens rendent-ils vraiment service aux architectes ?

La question se veut un tantinet provocatrice. Pourtant il me semble qu’Autocad (et d’autres logiciels de CAO sans aucun doute) propose parfois aux architectes des réponses qui sont caractéristiques du monde de l’informatique, et pas nécessairement bien adaptées à la pratique de l’architecture.

Programmer un logiciel WYSIWYG est une chose complexe, car cela impose, pour que le logiciel fonctionne sans erreur, que chaque action de l’utilisateur corresponde à une « action unique » pour l’ordinateur. Les informaticiens parlent de système « complet », au sens mathématique du terme. Or nombreux sont les logiciels WISIWYG, les éditeurs de texte par exemple, qui ne garantissent pas ce caractère « complet » : chacune des actions de l’utilisateur, même celles qui apparaissent simplificatrices à l’écran, ne seront que complexifications supplémentaires pour l’ordinateur. A terme on aboutit à des fichiers inutilement complexes et inexploitables.

Mais au delà de la complexité que nécessite la programmation de tels logiciels, les informaticiens n’aiment pas beaucoup les logiciels WISIWYG. Et les informaticiens purs et durs les rejettent tout simplement. C’est une question de principe propre à l’informatique. Il s’agit en effet de séparer délibérément le « fond » de la « forme ». Le monde informatique a tendance à privilégier le fond, la forme restant secondaire1. Pire, il y a sans doute de manière inconsciente l’expression de la crainte que la forme perturbe le fond. La forme doit rester la cerise sur le gâteau, l’informaticien lui demandera d’être indépendante du fond et interchangeable à souhait.

Tout cela est bien regrettable, car en architecture ce qui fait le fond c’est aussi la forme ! En ne faisant pas d’Autocad un logiciel WISIWYG, l’informatique impose à l’architecture sa vision, sa manière de penser. Ce constat n’est pas bien nouveau et l’on peut le « copier-coller » dans bien d’autres domaines où l’informatique est présente, qu’ils soient artistique, technique, économique ou politique.

Pour un hacking critique au service de l’architecture .

Autocad ne constitue qu’une petite partie du changement de paradigme qu’impose la révolution numérique. Le développement de certaines pratiques numériques dans la conception architecturale (et notamment les techniques de conception de forme par programmation telles que celles proposées par Processing ou Grasshopper) remettent au goût du jour le grand débat sur la pertinence pour les architectes à savoir dessiner. Ce débat au sein des architectes n’est pas nouveau. Comme le rappellent par exemple Patrick Céleste et François Chaslin dans l’émission « Les Jeudis de l’architecture » du 14 mars 2011 , 68 est passé avant Autocad!

Plusieurs voix ont exprimées des points de vue critique de ce que constitue la troisième révolution industrielle qu’est l’informatique. Nicholas Carr, à qui je faisais référence au début de ce billet, en fait partie. Son article « Is Google making us stupid ? » se termine sur une note excessivement pessimiste. L’auteur nous remémore la scène poignante de 2001 : l’odyssée de l’espace, où Dave déconnecte froidement le super-ordinateur HAL qui avait tenté de le tuer. Nicholas Carr voit dans cette scène l’essence de la sombre prophétie de Kubrick se réaliser aujourd’hui et il conclut son article en ces termes :

à mesure que nous nous servons des ordinateurs comme intermédiaires de notre compréhension du monde, c’est notre propre intelligence qui devient semblable à l’intelligence artificielle.

Nicholas Carr n’y va pas de main morte, car plus que le triomphe de la pensée des informaticiens sur l’ensemble des corpus/champs de notre société, c’est catégoriquement le triomphe de l’algorithme sur nos cerveaux que dénonce l’auteur.

Faut-il être aussi négatif que Nicholas Carr? Je ne pense pas, restons optimiste : pour cela une attitude assez simple consiste à garder une conscience du passé. Il ne s’agit pas d’être nostalgique et passéiste, mais plutôt de garder trace par exemple, pour nous architectes, de ce qui fait la quintessence de nos outils. Ce n’est qu’en gardant conscience de ce qui est détruit que nous pouvons être à même de guider la révolution numérique à créer. Le tsunami informatique se mue alors en un acte de « destruction créatrice ».

Un second point conforte mon optimisme : l’hégémonie informatique est telle qu’elle fournit elle même les outils à sa propre critique. L’informatique nous pousse à la contourner, à la dévoyer et elle nous donne pour cela des moyens à la hauteur des espérances qu’elle suscite. Le personnage qui assure ce rôle est le hacker. Attention, la figure du hacker prend de nombreuses formes. Si le hacker est associé dans l’imaginaire collectif à la figure de pirate sans vergogne, à celle d’un Anonymous qui s’introduirait dans les réseaux privés sans y être autorisé, ce mot anglais a pourtant le sens de «bricoleur», de «bidouilleur» et fait référence à la créativité déployée par les programmeurs dégourdis et astucieux qui savent repousser les limites de leur outil.

Architectes, hackons donc ! Et que l’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas de se constituer hors-la-loi en briguant sa licence d’Autocad sans la payer. Les architectes sont intrinsèquement des hackers, non pas au sens de « pirate », mais au sens « d’expérimentateur ». L’architecte hacke naturellement, tout simplement parce que sa passion en l’architecture et sa curiosité le pousse à repousser les limites pour innover. L’architecte est d’abord un hacker d’espace bien entendu, c’est un constructeur qui retranscrit dans son travail un esprit de liberté. Il peut également avoir un rôle d’hacktiviste, parce qu’il impliqué par la valeur sociale et politique de son action. Quand Patrick Bouchain clamait par exemple qu’il souhaitait « dé-normer » le logement social, n’est-il pas précisément dans le registre contestataire très classique du hacking qui cherche, de manière publique, à redéfinir les normes imposées par les « souverains »?

Puisque hacker est un état d’esprit naturel pour nous architectes, hackons et commençons par hacker nos outils: hackons donc les Autocad et autres logiciels assimilés, hackons en mettant les mains sous le capot de la machine (Autodesk nous y invite par exemple avec ce manuel AutoCAD Hacker’s Handbook), mais hackons surtout les outils au service du projet architectural, comme autrefois nos pères ou nos arrières grand-pères pouvaient hacker (on disait parfois « tricher » à l’époque) leur dessins avec leur crayons gras et leurs feutres dégoulinants. Souvenons-nous par exemple de toutes ces perspectives et leur « fausse objectivité ». De ces architectes par exemple qui savaient placer trois points de fuite a leur perspective plutôt qu’un seul pour accentuer la sensation d’espace.

maître de sa technique, sachant en imposer avec des contres-plongées, qui d’une fantaisie de Mayeux, fait [...], d’un monument de Tony Garnier, sombre et désespérant comme un tombeau, une suprême exaltation » François Chaslin, Le dessin et l’architecte »]Tony Garnier - Projet pour un monument aux morts sur la colline de Chaillot - Non réalisé 

Ou de Le Corbusier qui, pour la perspective intérieure de la Maison des artisans a choisi un point de vue extérieur à la pièce et d’où un mur de béton s’interposait au regard.

Perspective intérieure -Maison Des Artisans - LeCorbusier

Perspective intérieure -Maison Des Artisans - LeCorbusier

Souvenons-nous par exemple de Roger Hummel qui,  sur coupe pour une église, exprime chaque volume de son projet, sans un trait de crayon, en se limitant uniquement aux valeurs des ombres projetées.


Coupe au crayon sur calque - Eglise - Projet de Roger Hummel

Coupe au crayon sur calque - Eglise - Projet de Roger Hummel

Ah ! Hackons donc, que de nouvelles perspectives !

 

 

  1. En rédigeant ce billet, je suis tombé après quelques recherches sur la Wikipédia sur cet article , Séparation du fond et de la forme, qui enfonce le clou ! Bien entendu, je n’ai ni rédigé ni complété cet article. []

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