L’histoire architecturale du papier calque est impossible

29 avril 2010 § 0 commentaires

Impossible

Peut-on véritablement écrire l’histoire architecturale du papier calque ? Rien n’est moins évident.

Il faut attendre bien longtemps dans l’histoire de l’architecture pour voir apparaître les premiers calques.

Sans doute que les architectes n’en avaient auparavant pas besoin ! Non pas qu’il n’y avait pas de nécessité à reproduire un bâtiment. Ce problème, quelle que soit l’époque, s’est toujours posé. Il est même crucial. Sur ce sujet, Patrick Céleste explique très bien comment le dessin d’architecture est influencé par les techniques de reproduction au cours de l’histoire, et émet l’hypothèse que le dessin manuel se transforme suivant les évolutions des techniques de reproductions d’images, offrant de fait de nouvelles perceptions de l’architecture qui réciproquement modifient le dessin original.

Plan de l'église Saint Yved BraisneMais les premiers architectes ont contourné cette question de la reproduction : un plan était le résultat d’une construction géométrique dont on n’avait qu’à se souvenir des principes. La minutie avec laquelle l’on s’est attelé plus tard à établir les ordres architecturaux semble être un témoignage du peu d’attention que les architectes pouvaient porter au calque. Au contraire, les ordres permettent de s’en abstraire complètement : les plans sont tracés à partir d’un schéma directeur, ils sont construits à partir de figures géométriques simples dont les proportions sont entièrement fixées par l’écartement entre deux colonnes. L’édifice est ordonné, l’architecte lui a donné un ordre qu’il lui suffit de retenir pour savoir où l’on tire les traits droits, où l’on rabat des rayons, où l’on aligne des points, où l’on s’applique la symétrie.

L’essor du calque en architecture est ainsi lié à l’essor de l’héliographie, à partir de 1830. Le papier calque y joue le rôle d’un masque, il laisse passer la lumière là où précisément il n’y a rien à dupliquer. Ce principe va permettre de reproduire n’importe quoi, alors qu’auparavant, les techniques de gravure sur bois ou au burin, et la lithographie imposaient diverses contraintes. Le calque va être entièrement rattaché à ce mode de reproduction et ce sont les dimensions des tireuses qui vont imposer le format des feuilles et rouleaux de calque. Reproduire un dessin, un tracé à l’identique est alors une question entièrement résolue. Le principe de l’héliographie va inspirer plusieurs techniques. La reproduction se fait d’abord sur des papiers, révélés à l’ammoniac, de couleur, bleue, noire ou ocre, avant d’être finalement blanc. Les tirages ne sont pas toujours très propres. La tireuse n’est pas d’une utilisation toujours facile, l’odeur de l’ammoniac n’aidant pas. Il fallait prendre de nombreuses précautions : d’abord, dérouler le calque sous les lampes à la bonne vitesse, ni trop vite, ni trop lentement, ensuite, veiller au bon trempage du papier révélateur dans le bain d’ammoniac, et pour finir, étendre le papier sans le déchirer pour qu’il sèche. Malgré toutes ces difficultés, la tireuse, symbole d’une véritable révolution, a été complètement adoptée par les architectes, à tel point que certains préféreront taper le courrier sur calque lorsqu’il était nécessaire de le diffuser en plusieurs exemplaires. Viendra ensuite la gélatine dont le principe s’identifie à un système d’impression par sérigraphie, et qui, permettant la couleur, sera plus largement utilisée pour les rendus de concours d’il y a encore 10 ou 15 ans. De cette libération qu’apporte la reproduction héliographique à l’infini s’ensuit une utilisation quasi-compulsive du papier calque. Le calque, jusque là attaché à la reproduction de l’édifice, se lie à sa production. Le calque devient LE support de la créativité, et notamment par le jeu de superpositions, la stratigraphie, qu’il autorise. En superposant des calques, on transforme le « crobar », le coup de génie, l’idée juste mais brouillonne, en un projet d’architecture. Le calque assure la cohésion de toute la chaîne de production, de l’émergence de l’idée architecturale jusqu’à sa diffusion. Du papier calque, on en trouvait même, pour présenter les projets à cette époque, dans les revues d’architecture !

Parvenu à ce stade, on se rend compte qu’écrire l’histoire du calque est une tâche frustrante. Car la question qui présente historiquement un intérêt n’est pas tant « quand est-ce que le calque apparaît en architecture ? », mais plutôt « quand est-ce que le rouleau de calque apparaît en architecture ? ». Qu’est qui va motiver cette nouvelle utilisation du papier calque? A ces questions, pas de réponses claires. On sait quand est-ce que cette période prend fin : à partir des années 80, avec l’arrivée de la photocopieuse, puis ensuite de l’ordinateur. Dans les années70, on connaît bien les architectes qui donneront toute leur noblesse à un calque que l’on qualifie alors de faible : Jean Renaudie, pour n’en citer qu’un seul, dont le travail d’esquisse sera mis en exergue dans des revues telles qu’Architecture ou Architecture d’Aujourd’hui. Mais est-ce que les architectes les architectes des années 30 griffonnaient sur du papier calque ? Rien ne le confirme.

Est-ce que l’enseignement des Beaux-Arts avait favorablement accueilli le tiers de calque à sa juste valeur dans ses principes éducatifs. Rien n’est moins sûr ! Le seul support reconnu par l’école des Beaux-Arts a été pendant très longtemps le papier Canson blanc.

« On ne présentait jamais de calque, le calque faisait partie de ces choses que l’on n’avait pas à voir. On se servait de calque uniquement pour préparer les panés ».

Pourquoi le statut du calque change-t-il brusquement ? Plus personne ne se souvient… Pourtant cette utilisation quasi-frénétique du papier calque se limite à une période brève, dont la fin nous est contemporaine, et déjà, moins de 30 ans plus tard, plus personne ne sait quand, pourquoi et comment. L’histoire du (rouleau de) calque en architecture s’avère donc impossible! Elle a tout simplement été oubliée…

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